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ETHIOPÏE - ANNIVERSAIRE

Abiy Ahmed, le Nobel qui joue son destin

ETHIOPÏE - ANNIVERSAIRE Source : Facebook du PM

Il fête aujourd'hui ses 50 ans. Né le 15 août 1976 à Beshasha, une bourgade rurale de quelques milliers d'habitants nichée dans les hauteurs verdoyantes de la région Oromia, Abiy Ahmed Ali est devenu, en moins d'une décennie, l'une des figures les plus scrutées du continent africain. Premier ministre de la République fédérale démocratique d'Éthiopie depuis avril 2018, prix Nobel de la paix en 2019, il incarne à lui seul les espoirs et les contradictions d'un pays de plus de 120 millions d'habitants, deuxième nation la plus peuplée d'Afrique.

Son histoire commence dans une famille aux racines mêlées, à l'image de l'Éthiopie qu'il dit vouloir réconcilier. Son père, Ahmed Ali, est un Oromo musulman respecté de sa communauté ; sa mère, Tezeta Wolde, est amhara et chrétienne. De cette double appartenance, Abiy Ahmed a fait très tôt un récit personnel, celui d'un homme capable de parler à toutes les composantes d'une fédération traversée de tensions ethniques anciennes. Adolescent, il rejoint dans les années 1990 les rangs des combattants opposés au régime militaire du Derg. La chute de cette dictature marxiste ouvre pour lui la voie d'une carrière dans les forces de défense nationales, où il gravit les échelons jusqu'au grade de lieutenant-colonel.

C'est pourtant par le renseignement et les technologies qu'il se fait un nom. En 2007, il prend la tête de l'agence chargée de la sécurité des réseaux informatiques du pays, poste stratégique qui le place au cœur de l'appareil d'État. Diplômé en ingénierie informatique, titulaire de plusieurs diplômes universitaires dont un doctorat, il cultive l'image d'un dirigeant moderne, technophile, à distance des vieilles gardes du parti unique de fait qui dominait alors la vie politique éthiopienne.

L'ascension fulgurante intervient au printemps 2018. Après des mois de manifestations qui secouent le pays, notamment dans sa région natale d'Oromia, le pouvoir en place cède. Le 2 avril 2018, la Chambre des représentants du peuple l'élit Premier ministre. À 41 ans, il devient le plus jeune chef de gouvernement du continent. Les premiers mois sont ceux d'une ouverture spectaculaire. Il libère des milliers de prisonniers politiques, autorise le retour de dissidents exilés, lève l'état d'urgence et desserre l'étau sur la presse. Le monde applaudit ce qu'il appelle alors le « medemer », un mot amharique signifiant l'addition, la convergence, qu'il érige en philosophie politique.

Le geste qui lui vaut la reconnaissance internationale est diplomatique. En juillet 2018, il scelle la paix avec l'Érythrée voisine, mettant fin à vingt ans d'un conflit frontalier gelé qui avait coûté des dizaines de milliers de vies. Le comité Nobel norvégien récompense en 2019 cet effort, faisant de lui le centième lauréat du prix de la paix. La cérémonie d'Oslo consacre alors un dirigeant présenté comme le visage d'une Afrique en marche vers la démocratie.

La suite est plus sombre. À partir de novembre 2020, une guerre éclate dans la région septentrionale du Tigré, opposant le gouvernement fédéral aux forces du Front de libération du peuple du Tigré. Le conflit, marqué par des exactions documentées par plusieurs organisations, fait des centaines de milliers de morts et déplace des millions de personnes avant qu'un accord de cessation des hostilités ne soit signé à Pretoria en novembre 2022. L'image du prix Nobel en sort durablement écornée. Depuis, d'autres foyers de violence persistent, notamment dans les régions Amhara et Oromia, rappelant la fragilité d'une fédération que son Premier ministre peine à pacifier durablement.

Réélu à la tête de son parti, Abiy Ahmed a fondé en 2019 le Prosperity Party, formation qui a absorbé l'ancienne coalition au pouvoir. Il a fait du développement économique le pilier de son discours. Sous son impulsion, l'Éthiopie a poursuivi l'achèvement du Grand barrage de la Renaissance sur le Nil Bleu, ouvrage colossal qui cristallise les tensions avec l'Égypte et le Soudan mais que le pouvoir présente comme le symbole d'une souveraineté retrouvée. Le dirigeant a aussi multiplié les grands projets, des chantiers d'embellissement d'Addis-Abeba aux ambitions aériennes du pays. En février 2026, il a lancé les travaux d'un futur mégahub aéroportuaire d'Ethiopian Airlines, à une quarantaine de kilomètres de la capitale, présenté comme la future première plateforme du continent avec une capacité annoncée de quelque 110 millions de passagers par an.

La question de l'accès à la mer obsède désormais sa diplomatie. Pays enclavé depuis l'indépendance de l'Érythrée, l'Éthiopie revendique ouvertement un débouché maritime, une ambition qui a tendu ses relations avec la Somalie et remodelé les équilibres de la Corne de l'Afrique. Sur la scène internationale, Abiy Ahmed cultive les partenariats stratégiques. Le 8 janvier 2026, il recevait à Addis-Abeba le chef de la diplomatie chinoise Wang Yi, qualifiant Pékin de « frère proche » et de partenaire de long terme. Le même mois, dans plusieurs interventions, il défendait l'idée d'une Afrique qui ne doit plus rester en marge des grandes décisions internationales mais participer pleinement à la définition des priorités mondiales.

L'anniversaire de ce 15 août 2026 intervient à un moment charnière. Le 1er juin, les Éthiopiens se sont rendus aux urnes dans un climat sécuritaire et politique tendu, lors d'un scrutin largement perçu comme une étape vers un nouveau mandat pour le Premier ministre et son Prosperity Party. Les résultats consolident son emprise sur le Parlement, mais l'opposition dénonce un jeu verrouillé et plusieurs régions restent minées par l'insécurité.

À cinquante ans, l'homme de Beshasha reste une énigme politique. Adulé par ses partisans pour son énergie réformatrice et son verbe mobilisateur, critiqué par ses adversaires pour sa concentration du pouvoir et le bilan humain du conflit tigréen, il tient entre ses mains le destin d'une nation stratégique, pivot de la Corne de l'Afrique. Le prochain mandat dira si le lauréat de 2019 parvient à renouer avec la promesse d'ouverture de ses débuts, ou si l'Éthiopie s'enfonce dans les fractures qu'il avait juré de refermer.