Le 20 mai 2002, peu après minuit, c'est sa voix qui a porté les mots que des centaines de milliers de Timorais attendaient depuis vingt-quatre ans. Président du Parlement national fraîchement élu, Francisco Guterres, que tous appelaient Lú-Olo, proclamait la restauration de l'indépendance de Timor-Leste. Le plus jeune État d'Asie venait de naître, et l'ancien combattant clandestin devenu parlementaire en était l'officiant. Il est mort dimanche 21 juin 2026 à l'hôpital Prince Court de Kuala Lumpur, en Malaisie, où il recevait des soins médicaux intensifs. Il avait 71 ans.
Sa famille n'a pas précisé la nature de la maladie qui l'avait conduit à l'étranger pour se faire soigner. Dans un communiqué transmis à l'agence de presse timoraise Tatoli, ses proches ont demandé que soit respectée leur intimité et remercié pour les marques de solidarité reçues. « Ce départ représente une grande perte pour son épouse, ses enfants et toute sa famille, pour la FRETILIN, pour ses compagnons de lutte et pour tous ceux qui ont partagé le rêve et contribué à la construction de Timor-Leste », indique le texte. Lú-Olo présidait encore le parti, la Frente Revolucionária de Timor-Leste Independente, qu'il avait porté pendant un quart de siècle.
Né le 7 septembre 1954 à Ossú, dans le district de Viqueque, alors que l'île vivait encore sous administration portugaise, il se décrivait lui-même comme « le fils d'une famille pauvre, de gens humbles ». Catholique, il rejoint la lutte de libération nationale en 1974, à la veille de l'invasion indonésienne qui allait coûter la vie, selon les estimations les plus citées, à près d'un tiers de la population. Pendant les vingt-quatre années d'occupation, il reste dans la résistance armée, gravissant les échelons politiques et militaires de la clandestinité. La forêt, les montagnes, la fuite permanente : c'est là que se forge sa réputation d'homme patient et discret, loin des micros.
La mort du chef de la guérilla Konis Santana, en 1998, le propulse à la direction politique de la lutte armée de la FRETILIN. Lorsque le référendum d'autodétermination de 1999 ouvre enfin la voie à l'indépendance, Lú-Olo joue un rôle central dans la réorganisation du mouvement pour l'après-guerre. Élu président de l'Assemblée constituante en 2001, il dirige les travaux qui donnent au pays sa première Constitution, puis devient le premier président du Parlement national, fonction qu'il exerce jusqu'en 2007. Entre-temps, il achève des études de droit à l'Université nationale Timor Lorosa'e, diplôme tardif d'un homme dont la jeunesse avait été engloutie par le maquis.
Le pouvoir suprême, en revanche, se dérobe longtemps. Candidat de la FRETILIN à la présidence en 2007, il arrive en tête du premier tour avec près de 28 % des voix, mais s'incline au second face à José Ramos-Horta, Prix Nobel de la paix soutenu comme indépendant. Une partie de son propre camp lui reproche alors la crise de 2006, qui avait failli faire basculer le jeune pays dans la guerre civile. Nouvelle tentative en 2012, nouvelle défaite au second tour, cette fois face à l'ancien chef de l'armée Taur Matan Ruak. Deux échecs qui auraient découragé bien d'autres.
La revanche vient en 2017. Avec l'appui décisif de son ancien rival historique Xanana Gusmão et du parti de celui-ci, le CNRT, Lú-Olo franchit la barre des 50 % dès le premier tour. Le 20 mai 2017, il prête serment et devient le sixième président de Timor-Leste, premier chef de l'État ouvertement issu d'un parti. Son mandat est marqué par des blocages institutionnels répétés, lui qui refuse de nommer plusieurs ministres proposés par Gusmão, et par la pandémie de Covid-19. En 2020, il avait envisagé de démissionner pour laisser la place à Gusmão, avant de renoncer afin de piloter la réponse sanitaire. La campagne de vaccination lancée en 2021 lui vaut des éloges, le nombre de cas chutant nettement dans la foulée.
Mais l'usure du pouvoir et les divisions de la classe politique ont raison de lui. En 2022, briguant un second mandat, il est balayé au second tour par Ramos-Horta, qui recueille environ 62 % des suffrages. Le 20 mai 2022, jour du vingtième anniversaire de l'indépendance qu'il avait lui-même proclamée, Lú-Olo transmet le pouvoir à son successeur dans un transfert pacifique, image rare dans une région où les alternances tournent souvent au drame. Il reprend ensuite la présidence de la FRETILIN, restant une figure tutélaire d'un parti vieillissant.
L'annonce de sa mort a plongé Dili dans le deuil. Le gouvernement a décrété sept jours de deuil national, drapeaux en berne sur les bâtiments publics. Lú-Olo laisse son épouse, Cidália Lopes Nobre Mouzinho Guterres, qui fut première dame et reste une voix écoutée de la société civile, ainsi que leurs quatre enfants. Avec lui disparaît l'un des derniers grands noms de la génération fondatrice, celle qui a connu la jungle avant les palais.
Sa trajectoire résume à elle seule l'histoire de son pays : un combattant de l'ombre devenu maître de cérémonie de la liberté, un perdant obstiné qui finit par accéder au sommet, un président battu qui s'efface sans bruit. La FRETILIN doit désigner son successeur à la tête du parti, à un moment où Timor-Leste vient tout juste d'entrer dans l'Association des nations de l'Asie du Sud-Est. À Ossú, le village où il avait vu le jour, des habitants ont commencé à se rassembler dès dimanche soir, des bougies à la main.